50 Nuances de de Grey: une analyse féministe – 1/4

Publié le Mis à jour le

Par Anne B.

Adaptation de la couverture originale par T.
Adaptation de la couverture originale par T.

La stratégie médiatique de 50 nuances de Grey

50 nuances de Grey, écrit par la Britannique Erika L. James est un roman en trois tomes tiré d’une fanfiction sur l’univers de Twilight. Il a été vendu à 70 millions d’exemplaires dans le monde, et principalement à des femmes. C’est à l’occasion de la Saint Valentin que son adaptation en film est sorti, appuyé d’un battage médiatique massif.

Écrit comme un roman d’amour, les médias le qualifient aussi de roman « érotique », voire de « Mommy porn » [pornographie pour maman]. Ce qui a largement contribué à en faire un best-seller c’est l’aspect scandaleux du livre, car l’auteur y décrit des pratiques « sadomasochistes » adressées aux femmes, en leur promettant une histoire émoustillante … une forme de pornographie à leur portée.

Nous allons voir combien ce livre n’a rien de la « libération sexuelle » qu’il prétend défendre.

En quoi est-ce de la pornographie ? Et pourquoi faut-il une version « pour les filles » ? Je démontrerai ici que pour vendre aux femmes le sadisme qui caractérise la pornographie dominante, il faut l’enrober de sentiments, le recouvrir d’un vernis d’amour. Je décrirai d’abord les formes de violences qui caractérisent la relation entre les protagonistes et ferai un parallèle entre les pratiques décrites et la pornographie de masse. Puis je montrerai comment cette violence est masquée par un discours sur la jouissance, le choix individuel et le sacrifice au nom de l’amour.

Quand la pornographie cible les femmes.

50 nuances de Grey n’est pas l’idée que l’on se fait d’un livre sadomasochiste. Il a pour principal trait son énième recyclage du mythe du prince charmant : il était une fois un riche, jeune et bel homme qui nous arrache à notre train train quotidien, nous sauve de notre vie morose ou de notre pauvreté. Un mythe, soi-dit en passant, issu d’une culture machiste qui présuppose qu’une femme ne peut exister et s’accomplir qu’à travers un homme, n’a aucun bonheur ou projet de vie possible en dehors du couple.

Mais contrairement aux contes de fées, 50 Shades dépasse de loin le niveau tristement banal de sexisme que l’on nous sert habituellement. Ici, le « charmant » exerce une violence explicite envers l’héroïne qui atteint des proportions sans précédant dans les productions de masse « romantiques » et destinées principalement aux femmes.

De quelles violences parle-t-on?

L’on y trouve le sadisme sexuel caractéristique de la pornographie dominante :

Alors qu’Anastasia Steele, jeune étudiante modeste, pense entrer en relation amoureuse avec Christian Grey, PDG multimilliardaire, il lui révèle très vite qu’il ne peut avoir qu’une sexualité sadomasochiste et lui propose un contrat d’esclavage sexuel. En voici un extrait :

LE DOMINANT :

14.5 Le Dominant peut flageller, fesser, fouetter ou administrer des punitions corporelles à la Soumise comme il l’entend, à des fins disciplinaires, pour son propre plaisir, ou toute autre raison qu’il n’est pas contraint de fournir.

LA SOUMISE :

14.13 La Soumise accepte le Dominant comme son maître, sachant qu’elle est désormais la propriété du Dominant.

Le contrat inclut une longue liste de sévices qui sont très clairement des actes de torture sexuelle, et sont exactement les mêmes que l’on trouve partout dans la pornographie : fisting (pénétrations brutales par coup de poing), pénétrations anales, ingestion de liquides corporels impropres à la consommation, utilisation de modes de contention et d’objets destinés à faire mal, et coups, claques, pincements, etc…

Le récit a aussi des caractéristiques pédocriminelles. Anastasia a 21 ans sur le papier, mais elle a la naïveté et l’immaturité d’une enfant abusée qui cherche la reconnaissance auprès d’un homme beaucoup plus âgé et expérimenté qu’elle¹. Elle met des couettes d’enfant, et sautille et parle comme une petite fille. Comme une enfant, elle est sans expérience sexuelle et ne s’est jamais masturbée, et c’est cette innocence qu’un pédocriminel cherche typiquement à dérober. Selon des expertes sur la maltraitance des enfants, l’homme a tous les traits du prédateur qui piège une enfant en la couvrant de cadeaux et en faisant semblant de s’intéresser à elle.² Il exerce sur elle la toute-puissance d’un adulte violeur, comme un père maltraitant qui punit sa fille, lui donne des fessées et la force à manger.

Or la pédocriminalité est un pilier majeur de la pornographie. Cela inclut la production et la vente de films de viols d’enfants, mais pour la production « grand public », les pornographes mettent souvent en scène des simulacres de pédocriminalité avec des femmes à peine majeures déguisées en enfant, et des hommes beaucoup plus vieux qu’elles. C’est ce trope classique que semble réutiliser 50 nuances de Grey.

La relation entre Grey et Steele a aussi tous les traits de la violence par conjoint :

La relation sadique que propose l’homme dépasse largement le cadre de « jeux » ponctuels. Puisqu’il décide tout de même d’entamer une relation « sentimentale » avec elle en dehors de ces moments, et entend aussi contrôler tous les aspects de sa vie au nom du contrat : son alimentation, son sommeil, ses fréquentations, ses comportements, sa tenue vestimentaire, son rapport au corps et à sa sexualité. Selon la revue santélog, qui résume une enquête menée par Amy E Bonomi :

“Les chercheurs ont effectué une analyse systématique très fouillée du roman en regard […] des réactions connues chez les femmes victimes de violence. Ils montrent qu’Anastasia éprouve des réactions similaires à celles des femmes victimes, éprouve un sentiment constant de menace et de perte d’identité et va jusqu’à modifier ses comportements pour maintenir la paix dans la relation. Le personnage finit par adopter des comportements mécaniques pour éviter toute violence de la part de son partenaire.

L’abus chronique de substances, la jalousie, et les problèmes de santé mentale sous-jacents, présents dans le couple du roman, sont caractéristiques d’une relation de violence, écrivent les auteurs. La jalousie est un point de bascule crucial vers la violence conjugale. Tout comme la consommation d’alcool omniprésente, dans des contextes sexuels et non sexuels, et pour gérer l’anxiété. Tout comme la manipulation utilisant des traumatismes de l’enfance…”

Suite dans le prochain article.

Des liens supplémentaires sur le sujet:


En français:

« L’érotisation de la violence et de la subordination: quelques éléments d’histoire »; interview de Sheila Jeffreys par Claudie Lesselier, publié sur Sisyphe le 10 mai 2004

Par Claire Bouet, Osez le Féminisme, sur Huffpost: « 50 nuances de Grey » : je rêve d’un film sur la sexualité qui ne fasse pas l’éloge du viol

Santé Log: « violence conjugale: « Fifty Shades of Grey», un roman à condamner? »

Par Indépendentmetisse, « 50 nuances de gris ou pltutôt 50 nuances de merde, réflexion d’un féministe pro-sexe concernant les pratiques SM »

Par Binka, « 50 nuances de haine, la subtilité du sadisme viril« 


 En anglais:

Feminist Current, Review by Gail Dines: « Watching 50 shades of Grey is torture » http://feministcurrent.com/10776/review-watching-50-shades-of-grey-is-torture/

Andrea Dworkin, « The Story of O« , excerpt from Part Two of Woman Hating, on the No Status Quo Website

Dr. Judtith Reisman, « 50 Shades of Grey – Pedophilia Hiding In Plain Sight » http://www.drjudithreisman.com/archives/2013/03/50_shades_of_gr.html

Radfem Hub, « On 50 Shades of Grey and the Eroticization of Male Domination« , by Smash

Huffpost: ‘Fifty Shades Of Grey’ Book Now Banned By Libraries In 3 States http://www.huffingtonpost.com/2012/05/09/book-banned-fifty-shades-of-grey_n_1503949.html

Journal of women’s Health: « Fiction or Not? Fifty Shades is Associated with Health Risks in Adolescent and Young Adult Females« , Par Amy E. Bonomi et al. http://online.liebertpub.com/doi/full/10.1089/jwh.2014.4782

Huffpost, par Amy E. Bonomi « Is Fifty Shades Triumphant for Women? Or Further Entrapping Them? » http://www.huffingtonpost.com/amy-e-bonomi/is-fifty-shades-triumphan_b_3743022.html

Journal of WOmen’s Health, « Rethinking Fifty Shades of Grey Within a Feminist Media Context », Par Gail Dines, http://online.liebertpub.com/doi/abs/10.1089/jwh.2014.1512?journalCode=jwh

« Fifty abusive moments in Fifty Shades of Grey« , par The Rambling Girl http://theramblingcurl.blogspot.co.uk/2014/02/fifty-abusive-moments-in-fifty-shades.html?m=1

« Fifty Shades and the Fifty Shades Is Abuse Campaign: Dispelling the Myths... » Par The Rambling Girl, http://theramblingcurl.blogspot.co.uk/2015/01/fifty-shades-and-fifty-shades-is-abuse.html?m=1

The Guardian, « Domestic violence campaigners call for boycott of Fifty Shades of Grey film » http://www.theguardian.com/film/2015/feb/05/domestic-violence-campaigners-boycott-fifty-shades-of-grey-film

Hollywood Reporter « ‘Fifty Shades’: Domestic Violence Activists Want Boycott, Support for Battered Women » http://www.hollywoodreporter.com/news/fifty-shades-boycott-domestic-violence-770161

Meg Meeker, « A Psychiatrist’s Letter to Young People about Fifty Shades of Grey » http://www.megmeekermd.com/2015/02/a-psychiatrists-letter-to-young-people-about-fifty-shades-of-grey/

 

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