50 nuances de Grey: une analyse féministe 2/4

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Cette violence, décrite ainsi, paraît choquante. Alors pourquoi ne la voit-on pas en la lisant ?

Nous sommes nombreuses à ne pas y voir la violence décrite ci-dessus, ou à se dire, au mieux, que c’est « mal écrit ». Comment se fait-il ?

La majorité des femmes n’aiment pas la pornographie. Dans la pornographie masculine, les femmes n’y existent très clairement qu’en tant qu’objets utilisés pour le pilonnage des hommes, et la porno ne prétend pas faire croire qu’il s’agit d’autre chose que de cela, même si la femme est montrée en jouir. Ces images nous choquent le plus souvent, nous dégoûtent, ou au pire ne nous paraissent pas crédibles. Et le sujet de ces images est de toute façon l’homme, ou plutôt, son pénis qui assaille les orifices des femmes. Il est impossible pour quiconque de s’identifier à la femme-objet telle qu’elle y est présentée (avilie, chosifiée), et les femmes ne se reconnaissent pas dans cette figure de s… et soumise absolue.

50 nuances de viol a opéré un tournant, car il a réussi à vendre de la violence sexuelle explicite à un public de masse de femmes là où la pornographie dominante ne les atteignait pas jusque-là. Pas en consommatrices directes en tous cas. Même si évidemment, cela fait des décennies que nous subissons l’impact de l’escalade de la culture pornographique et la propagation des pratiques prostitutionnelles brutales vendues comme « libération sexuelle ».

Comment 50 nuances de Grey est-il parvenu à vendre le sadisme sexuel aux femmes, et faire croire que ce n’est pas de la violence mais de l’amour et de l’érotisme ?

Image reconstituée par T.
Image reconstituée par T.

1) Le livre suscite l’identification à l’héroïne soumise.

À l’inverse de la pornographie qui a pour unique scène les pénétrations brutales d’une femme qui se termine avec l’homme qui éjecte ses liquides corporels sur la victime, ici, l’histoire est romancée, mettant au premier plan le relationnel avec un seul homme, la recherche de l’autre.

Le récit est écrit du point du vue d’une jeune étudiante lambda, pas sûre d’elle, innocente, avec ses complexes et ses doutes, ses résistances et ses refus. Ainsi, loin du stigmate porno de la soumise totale, de la prostituée délabrée et assoiffée de « sexe » (même si, en réalité, aucune « catégorie » de femme n’échappe au monde de la pornographie), l’héroïne est construite en figure aimable, humaine et crédible, pour qu’une majorité de femmes puissent s’y identifier.

2) La violence est décrite du point de vue de la femme comme de la jouissance sexuelle

La torture sexuelle explicite de l’homme et la violence du pouvoir qu’il exerce sur Anastasia ne sont jamais nommées comme telles. Sa violence apparaît comme des éclats noyés dans des paragraphes qui décrivent en détail comment les scènes sont érotiques et sexy du point de vue d’Anastasia. Ces phrases, telles que « chuchote-t-il d’une voix douce, chaude et séductrice » ou « sensations délicieusement exquises », déréalisent la violence de la situation. Pire, elles provoquent les mêmes réactions d’excitation chez les lectrices, même si on ne le veut pas.

Malgré les réticences visibles d’Anastasia face à la tyrannie de Christian, sa confusion, ses refus, ses doutes, sa peur, sa honte et ses tentatives de fuite, il finit toujours par la submerger d’une impression de plaisir dans la violence qu’il lui inflige, en alternant le bâton et la récompense par l’excitation sexuelle. Ce plaisir brise à chaque fois sa lucidité sur la violence, et l’efface aussi aux yeux des lectrices.

Or, tels qu’ils sont décrits, même les instants supposément magiques de plaisir et d’abandon pour Anastasia, qu’ils soient « fleurs et chocolats » ou sadomasochistes, correspondent plutôt à des réactions de dissociation et de fragmentation de soi dans une situation de viol – que l’auteure fait passer pour du plaisir. Des termes tels que « éclatée en mille morceaux », « basculer dans un gouffre », « anéantie », sont systématiquement utilisés pour décrire sa jouissance lors des rapports, alors que ces termes désignent une perte de soi à cause d’invasions violentes. En fait c’est cohérent puisque ce sont bien des viols qui sont décrits, où c’est lui qui contrôle, initie et termine systématiquement tous les rapports. Selon l’étude d’A.E. Bonomi :

« Alors qu’Anastasia est décrite comme éprouvant du plaisir […] l’analyse montre qu’au contraire, qu’elle est confuse et terrifiée et qu’elle aspire en réalité à une relation normale, « les débordements » de ces activités sexuelles se déroulant sous la contrainte, l’intimidation ou avec l’aide de la consommation d’alcool. »

En fait, le plaisir qu’elle ressent n’est pas du plaisir sexuel, mais de l’excitation traumatique : une sorte de stimulation sexuelle provoquée mécaniquement par le stress de l’anticipation de la violence ou en réaction mécanique à la violence sexuelle elle-même.

L’anticipation de la douleur est permanente, à cause du climat sadique qu’impose l’homme. Anastasia est plongée mentalement dans les scénarios de l’homme, sans pouvoir en être le sujet car elle ne maîtrise pas les moments où ces scénarios lui arrivent.

L’excitation traumatique est un mécanisme de dissociation naturel, qui coupe la douleur et le stress lors des violences sexuelles ( par exemple par des spasmes nerveux, ou la lubrification qui prévient des lésions traumatisantes). Dans le milieu BDSM, cette réaction est bien connue des violeurs. Ils savent l’utiliser pour « acclimater » la femme progressivement à la violence, conditionner ses réactions en stimulant le clitoris où d’autres zones érogènes avant et pendant les sévices, puis en introduisant les sévices petit à petit : sans quoi elle ne pourrait se dissocier et donc supporter de tels degrés de violence.

C’est ainsi qu’ils parviennent à convaincre la victime que la douleur peut être du plaisir, qu’elle peut aimer « ça » et qu’elle est une vraie masochiste. Ce procédé pervers enferme les victimes dans la honte et la culpabilité d’avoir ressenti de telles sensations lors de leur avilissement, et anéantit leur capacité à nommer et identifier les violences, et de s’en protéger. C’est exactement ce qui se passe pour Anastasia :

« Fessée, punie, battue, agressée. Eh bien, sur le coup, je me suis sentie méprisée, avilie, maltraitée. Mais j’ai été mortifiée de constater – vous aviez raison – que ça m’a aussi excitée, ce qui me surprend. […] En même temps, je me sentais mal, voire coupable, d’éprouver cette sensation. ça ne me correspond pas et, du coup, j’éprouve de la confusion. »

Anastasia est tellement confuse qu’elle ne peut faire la différence entre ses ressentis intérieurs d’angoisse, avec ses réactions physiques associés, et l’idée qu’elle se fait (par ses lectures) du plaisir sexuel ou de l’état amoureux. En plus, l’homme interprète sans cesse ses moindres gestes ou intentions, ce qui achève de la déposséder d’elle-même.

Le récit de ces violences provoque automatiquement un état de stress chez la lectrice. Presque toutes les femmes qui ont lu ce livre ont été surprises de voir combien elles ne “pouvaient pas le lâcher”. Elles étaient nombreuses aussi à ne plus se souvenir de ce qui y était décrit, à posteriori. Ceci est une réaction normale à l’exposition au récit traumatique et retraumatisant des violences. Il s’agit de la fascination morbide que l’on ressent quand on assiste à l’accident d’une autre personne, et d’une amnésie des évènements les plus traumatisants*.

La lecture des récits détaillés des violences sexuelles peuvent aussi provoquer les mêmes réactions qu’Anastasia chez les lectrices, entre excitation traumatique puis confusion et honte d’avoir réagi comme ça. Ces réactions sont normales à l’exposition aux récits de viols écrits du point de vue de l’agresseur. Cela ne veut évidemment PAS dire que l’on prend du plaisir à lire des scènes de torture, mais que l’on y réagit de manière mécanique, et qu’il faut par conséquent s’en protéger, éviter de s’y exposer.

Des liens supplémentaires sur le sujet:


En français:

« L’érotisation de la violence et de la subordination: quelques éléments d’histoire »; interview de Sheila Jeffreys par Claudie Lesselier, publié sur Sisyphe le 10 mai 2004

Par Claire Bouet, Osez le Féminisme, sur Huffpost: « 50 nuances de Grey » : je rêve d’un film sur la sexualité qui ne fasse pas l’éloge du viol

Santé Log: « violence conjugale: « Fifty Shades of Grey», un roman à condamner? »

Par Indépendentmetisse, « 50 nuances de gris ou pltutôt 50 nuances de merde, réflexion d’un féministe pro-sexe concernant les pratiques SM« 

Par Binka, « 50 nuances de haine, la subtilité du sadisme viril« 


 En anglais:

Feminist Current, Review by Gail Dines: « Watching 50 shades of Grey is torture » http://feministcurrent.com/10776/review-watching-50-shades-of-grey-is-torture/

Andrea Dworkin, « The Story of O« , excerpt from Part Two of Woman Hating, on the No Status Quo Website

Dr. Judtith Reisman, « 50 Shades of Grey – Pedophilia Hiding In Plain Sight » http://www.drjudithreisman.com/archives/2013/03/50_shades_of_gr.html

Radfem Hub, « On 50 Shades of Grey and the Eroticization of Male Domination« , by Smash

Huffpost: ‘Fifty Shades Of Grey’ Book Now Banned By Libraries In 3 States http://www.huffingtonpost.com/2012/05/09/book-banned-fifty-shades-of-grey_n_1503949.html

Journal of women’s Health: « Fiction or Not? Fifty Shades is Associated with Health Risks in Adolescent and Young Adult Females« , Par Amy E. Bonomi et al. http://online.liebertpub.com/doi/full/10.1089/jwh.2014.4782

Huffpost, par Amy E. Bonomi « Is Fifty Shades Triumphant for Women? Or Further Entrapping Them? » http://www.huffingtonpost.com/amy-e-bonomi/is-fifty-shades-triumphan_b_3743022.html

Journal of WOmen’s Health, « Rethinking Fifty Shades of Grey Within a Feminist Media Context », Par Gail Dines, http://online.liebertpub.com/doi/abs/10.1089/jwh.2014.1512?journalCode=jwh

« Fifty abusive moments in Fifty Shades of Grey« , par The Rambling Girl http://theramblingcurl.blogspot.co.uk/2014/02/fifty-abusive-moments-in-fifty-shades.html?m=1

« Fifty Shades and the Fifty Shades Is Abuse Campaign: Dispelling the Myths... » Par The Rambling Girl, http://theramblingcurl.blogspot.co.uk/2015/01/fifty-shades-and-fifty-shades-is-abuse.html?m=1

The Guardian, « Domestic violence campaigners call for boycott of Fifty Shades of Grey film » http://www.theguardian.com/film/2015/feb/05/domestic-violence-campaigners-boycott-fifty-shades-of-grey-film

Hollywood Reporter « ‘Fifty Shades’: Domestic Violence Activists Want Boycott, Support for Battered Women » http://www.hollywoodreporter.com/news/fifty-shades-boycott-domestic-violence-770161

Meg Meeker, « A Psychiatrist’s Letter to Young People about Fifty Shades of Grey » http://www.megmeekermd.com/2015/02/a-psychiatrists-letter-to-young-people-about-fifty-shades-of-grey/

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