50 nuances de Grey: une analyse féministe 3/4

Publié le Mis à jour le

Cet article fait partie d’une série en quatre parties. Ci-contre, la partie 1 et la partie 2.

Par Anne B.

Comment 50 nuances de Grey est-il parvenu à vendre le sadisme sexuel aux femmes, et faire croire que ce n’est pas de la violence mais de l’amour et de l’érotisme ?

Adaptation de l'original par T.
Adaptation de l’original par T.

3) Le produit est vendu comme une histoire d’amour

50 nuances puise dans les codes romantico-glamour pour recouvrir la violence d’une aura d’amour. L’homme est la quintessence du prince charmant – richissime, beau et jeune – le supposé rêve inespéré de chaque femme sur terre d’appartenir à un tel homme (en effet, ils incarnent tout ce dont nous sommes dépossédées dans le patriarcat).

L’enjeu du récit, la tension qui tient en haleine c’est est-ce que Christian-le-millionnaire-maniaque-de-contrôle finira par tomber amoureux d’elle, et deviendra le vrai prince charmant dont elle rêve ? Une fois ce cadre posé, il blanchit tous les crimes de l’homme.

Pour effacer la souffrance qu’il lui inflige, le roman ne se contente pas de décrire la réaction génitale traumatique aux violences comme du désir sexuel; il célèbre aussi l’amour sacrificiel d’Anastasia, qui pardonne toutes les violences de l’homme.

Or ce que le livre fait passer pour de l’amour… Ne l’est pas.

L’espoir fou qu’Anastasia entretient d’être aimée de lui alors qu’elle ne le connaît pas et que ses attitudes la révulsent, n’est pas de l’amour. Mais de la gratitude d’être élue par le « millionnaire le plus sexy du monde » , alors qu’elle n’a pas confiance en elle, ne s’aime pas et n’estime pas avoir sa place dans le monde.

Ce qu’elle veut depuis le début, c’est une relation saine et douce, pas sa violence. Alors que lui, veut la soumettre. Mais elle se sent si redevable pour l’attention qu’il lui accorde qu’elle ne s’autorise pas à rejeter son harcèlement, puis ses avances tordues et sa violence. Elle tait tous ses warnings, ressentis et instincts qui lui disent que c’est un dangereux pervers, car elle a trop peur de perdre l’intimité qu’il lui tend comme une carotte.

Du côté de l’homme, l’auteur laisse aussi entendre que son sadisme ne peut pas être intentionnel puisqu’il est en train de tomber amoureux d’elle, il est « troublé ». Comme si sa violence était séparée de l’intérêt qu’il porte pour elle. De fait, Ana n’arrive pas à comprendre les « humeurs changeantes » de Christian, comment il peut être doux et tyrannique d’un instant à l’autre.

En réalité les moments de tendresse de l’homme ne sont pas séparés de sa violence mais en font partie. Ressentir un intérêt exclusif pour l’autre est tout à fait compatible avec le fait de vouloir la détruire. S’il est violent, c’est qu’il aime Anastasia comme on aime un objet, comme un viril qui adore la voiture qu’il possède. Ce n’est donc pas de l’amour mais du sadisme : ce qu’il aime, c’est le plaisir de régner et de détruire que l’autre lui apporte.

De plus, l’alliance entre tendresse et violence lui sert aussi à établir son emprise sur Anastasia.

En lui délivrant les attentions qu’au compte-goutte, il obtient une mainmise inespérée sur elle. Ainsi au milieu de sa froideur, ses harcèlements et humiliations, son autoritarisme et sa violence sexuelle, il devient séduisant, attentif et secourable, et toujours de façon imprévisible. C’est le protocole de base de la manipulation émotionnelle, pour la rendre dépendante et obtenir d’elle ce qu’il veut: là encore, c’est du sadisme.

4) Le bourreau devient gentil par le soin et le sacrifice

Dans cette fiction, les efforts d’Anastasia pour rendre l’homme plus humain finissent par porter leurs fruits. En plus d’absoudre l’homme de toutes ses violences, ça martèle le message que nous devons changer notre homme plutôt que de le fuir quand il nous rend malheureuse. Or l’idée répandue que les conjoints violents ne seraient qu’au fond des victimes à soigner, correspond à une vision masculiniste des violences faites aux femmes : elle dédouane les agresseurs de leurs violences et encourage les victimes à rester auprès d’eux plutôt que de s’en protéger.

Une femme qui veut changer son agresseur plutôt que de changer la situation est une femme en danger. C’est un résultat typique de la violence conjugale, car 1) la femme pense n’avoir aucune autre issue, car le bourreau a fait en sorte qu’elle ne puisse le quitter et 2) pour cela, il lui dit clairement qu’il attend sa sauveuse, qu’il est malheureux comme ça et qu’il va changer si elle fait des efforts. Évidemment, les conjoints violents ne cessent jamais leur violence contre leur victime.

Les changements à la Christian Grey n’existent pas dans la réalité. S’ils changent, c’est pour affiner leurs stratégies et remettre sous emprise, et ils n’en sont que plus dangereuxToutes les survivantes de terrorisme domestique, et les femmes qui travaillent auprès des victimes le savent. Or la trilogie, qui se solde par un « happy end » où Anastasia parvient à « soigner » la violence de l’homme, entérine cet énorme mensonge dans la culture de masse.

Son message est clair : « mesdames, sacrifiez-vous pour lui, supportez ces atrocités à votre encontre, car il finira par changer et votre rêve deviendra réalité ». Véhiculer ce message est gravissime dans un monde où une femme sur 4 subit de la violence par son conjoint, et où l’impunité est massive. La seule protection c’est bien-sûr la fuite, la rupture définitive et totale. Sans quoi il continuera à briser sa victime, parfois jusqu’à la mort. 😦

Des liens supplémentaires sur le sujet:


En français:

« L’érotisation de la violence et de la subordination: quelques éléments d’histoire »; interview de Sheila Jeffreys par Claudie Lesselier, publié sur Sisyphe le 10 mai 2004

Par Claire Bouet, Osez le Féminisme, sur Huffpost: « 50 nuances de Grey » : je rêve d’un film sur la sexualité qui ne fasse pas l’éloge du viol

Santé Log: « violence conjugale: « Fifty Shades of Grey», un roman à condamner? »

Par Indépendentmetisse, « 50 nuances de gris ou pltutôt 50 nuances de merde, réflexion d’un féministe pro-sexe concernant les pratiques SM« 

Par Binka, « 50 nuances de haine, la subtilité du sadisme viril« 


 En anglais:

Feminist Current, Review by Gail Dines: « Watching 50 shades of Grey is torture » http://feministcurrent.com/10776/review-watching-50-shades-of-grey-is-torture/

Andrea Dworkin, « The Story of O« , excerpt from Part Two of Woman Hating, on the No Status Quo Website

Dr. Judtith Reisman, « 50 Shades of Grey – Pedophilia Hiding In Plain Sight » http://www.drjudithreisman.com/archives/2013/03/50_shades_of_gr.html

Radfem Hub, « On 50 Shades of Grey and the Eroticization of Male Domination« , by Smash

Huffpost: ‘Fifty Shades Of Grey’ Book Now Banned By Libraries In 3 States http://www.huffingtonpost.com/2012/05/09/book-banned-fifty-shades-of-grey_n_1503949.html

Journal of women’s Health: « Fiction or Not? Fifty Shades is Associated with Health Risks in Adolescent and Young Adult Females« , Par Amy E. Bonomi et al. http://online.liebertpub.com/doi/full/10.1089/jwh.2014.4782

Huffpost, par Amy E. Bonomi « Is Fifty Shades Triumphant for Women? Or Further Entrapping Them? » http://www.huffingtonpost.com/amy-e-bonomi/is-fifty-shades-triumphan_b_3743022.html

Journal of WOmen’s Health, « Rethinking Fifty Shades of Grey Within a Feminist Media Context », Par Gail Dines, http://online.liebertpub.com/doi/abs/10.1089/jwh.2014.1512?journalCode=jwh

« Fifty abusive moments in Fifty Shades of Grey« , par The Rambling Girl http://theramblingcurl.blogspot.co.uk/2014/02/fifty-abusive-moments-in-fifty-shades.html?m=1

« Fifty Shades and the Fifty Shades Is Abuse Campaign: Dispelling the Myths... » Par The Rambling Girl, http://theramblingcurl.blogspot.co.uk/2015/01/fifty-shades-and-fifty-shades-is-abuse.html?m=1

The Guardian, « Domestic violence campaigners call for boycott of Fifty Shades of Grey film » http://www.theguardian.com/film/2015/feb/05/domestic-violence-campaigners-boycott-fifty-shades-of-grey-film

Hollywood Reporter « ‘Fifty Shades’: Domestic Violence Activists Want Boycott, Support for Battered Women » http://www.hollywoodreporter.com/news/fifty-shades-boycott-domestic-violence-770161

Meg Meeker, « A Psychiatrist’s Letter to Young People about Fifty Shades of Grey » http://www.megmeekermd.com/2015/02/a-psychiatrists-letter-to-young-people-about-fifty-shades-of-grey/

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